Entretien avec Agnès Desfosses, réalisé par Dominique Duthuit
La question du cadre et des limites
« Les PREMIERES RENCONTRES », biennale européenne du théâtre dédié à la petite enfance, est un rendez-vous référent qui permet au réseau de personnes engagées dans ce champ artistique et culturel, de nourrir leurs recherches, en la confrontant à des regards multiples. Ce théâtre là , dont la vocation est de générer du lien, ne se pose plus la question de la légitimité, il est en chemin, dans une démarche partenariale et transversale, qui tend à fédérer programmateurs et artistes, chercheurs, personnels de structures petite enfance et parents autour d’un même projet de vie qui modifie le rapport institué à l’enfance.
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Cette quatrième édition a été l’occasion de découvrir une programmation de quinze spectacles européens, qui sans être une vitrine exhaustive, ont témoigné des multiples voies qu’empruntent aujourd’hui les arts vivants destinés aux tout-petits. Place à l’improvisation, au texte, au burlesque féroce, le champ créatif pousse un pas plus loin son expérimentation. Pendant les deux journées-débats du Forum, animées par Brigitte Chaffaut, conseillère à l’ONDA (Office National de Diffusion Artistique), cette évolution des créations artistiques a été interrogée non seulement dans sa forme, mais aussi dans ses modalités de production et de réception qui cherchent à impliquer enfants, parents et professionnels de la petite enfance.
Fragile, complexe, en évolution constante, le théâtre pour la petite enfance trace, avec conviction, un chemin en explorant ses limites et ses possibles. Trois grands axes de réflexion ont été évoqués en présence de nombreux intervenants du monde artistique, culturel et éducatif.
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Le langage théâtral dédié aux tout-petits  a-t-il des limites ? Expérience du texte avec Carlos Laredo, metteur en scène espagnol
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Quelle est la place de l’artiste, quelle est la place de l’enfant, au cœur de dispositif scénique libéré de la frontière scène/salle? Expériences de Païvi Aura , chorégraphe finlandaise et Benoît Sicat, plasticien-jardinier
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Comment tisser des liens toujours plus étroits entre pratiques artistiques, culture et enfance. Récits de cinq expériences emblématiques avec Jeanne Pigeon, fondatrice du théâtre « La montagne magique » à Bruxelles, Florence Goguel, musicienne et compositrice, Vincent Vergone, plasticien et metteur en scène, laboratoire expérimental de Laurent Dupont avec des adolescents et avant goût du projet initié par Agnès Desfosses « Regards et écritures croisés autour de la petite enfance en Europe »
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La capacité des tout-petits à savoir entendre un texte
Jusqu’à présent, le théâtre pour les tout-petits tend à privilégier essentiellement les modes de communication sensoriels, sensitifs et émotionnels. Si les mots interviennent, c’est à la faveur de leur sonorité ludique ou familière. Carlos Laredo, metteur en scène espagnol de « La Casa Incierta », après avoir créé neuf pièces dans ce registre, a tenté une expérience tout à fait pionnière : offrir aux bébés un texte à écouter et à ressentir dans une commune écoute avec les adultes spectateurs. Malgré la réticence des comédiens qui pensaient l’expérience impossible, il a monté à Madrid ce projet avec succès, convaincu de la capacité des tout-petits à savoir entendre des mots essentiels. « Les chemins de la communication sont infinis » a-t-il déclaré, « il faut arrêter de regarder l’enfant comme un projet d’adulte, ses potentialités sont énormes, c’est lui le plus vieux, génétiquement, il porte un croisement supplémentaire… » (voir entretien/vidéo avec Carlos Laredo). En ouverture du forum, le metteure en scène Agnès Desfosses a présenté une lecture à trois voix de cette œuvre, « Si tu n’étais pas né », encore inédite en France et traduite expressément pour l’occasion. Dans des registres différents, poétique, narratif, humoristique, voire caustique, construite comme une véritable partition musicale, elle évoque les liens bouleversants et indéfectibles qui se tissent entre parents et tout-petits. Pendant trente minutes, sans la présence d’enfants, le public a pu se forger une idée de son contenu et de sa qualité littéraire et poétique, par le seul jeu des voix, tantôt chorales, tantôt solistes de Carlos Laredo, Laurent Dupont, Anne Cammas et du danseur Thierry Maboang.
En projet : l'édition en Espagne du texte de « Si tu n’étais pas né » en livre/CD jeunesse.
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Au cœur de deux dispositifs scéniques qui abolissent la frontière entre scène et salle, artistes et spectateurs redéfinissent leur rôle respectif
Les spectacles interactifs modifient la place occupée traditionnellement par l’artiste. Il n’est plus le seul maître de la représentation, le public vient nourrir son processus créatif, peut-être l’en déposséder ou lui apporter des pistes ignorées. Qu’attend-il de ce partage scénique qui repose sur l’improvisation et l’écoute partagée? Ressemblance et divergence entre deux démarches artistiques, celle de Benoît Sicat, plasticien et celle de Païvi Aura, chorégraphe finlandaise.
« Le jardin du possible » ou l’exploration des limites de l’altérité: Sans obéir à une dramaturgie ou à un scénario, « Le jardin du possible », création de Benoît Sicat est un espace théâtral en forme d’atelier/jardin ouvert aux adultes et enfants. L’artiste les invite à utiliser librement les matériaux primitifs mis à leur disposition. D’observateur muet, qui ne cherche pas orienter les gestes, il devient acteur-artiste qui vient créer avec et pour son public. Pendant 45 minutes, les places de chacun se cherchent : qui va créer, qui va regarder, qui va guider ? L’artiste n’est plus le personnage omniscient et omniprésent, il se retire, observe et intervient pour offrir à ses invités « les possibles » de la création plastique. L’adulte n’est plus le référent, il partage avec l’enfant un contexte qui modifie sa place. Ce dispositif ouvert, qui oblige chacun à revoir ses limites dans son rapport à l’autre, donne naissance à des fragments de vie inattendus, des micro histoires de vie poétiques, qui enrichissent le regard porté vers l’enfant.(voir entretien/vidéo avec Benoît Sicat)
Séances improvisées de Païvi Aura ou l’enfant au centre de l’œuvre : Les pays latins ne sont pas coutumiers des expériences théâtrales qui lèvent la frontière entre acteur et spectateur, en revanche les pays anglo-saxons et nordiques sont familiers de cette pratique. Dans ce cadre là , la danseuse finlandaise Païvi Aura accompagnée de deux autres danseurs réunit adultes et bébés autour d’une rencontre chorégraphique improvisée. Comme Benoît Sicat, elle n’obéit à aucune trame dramaturgique, elle est dans l’attente du déclenchement du désir de danser. A la différence du plasticien qui offre son atelier, comme point de départ à l’expérience, elle n’apporte que sa présence. C’est le bébé qui impulse le mouvement. Il est au centre d’une création dont personne ne connaît les codes. En travaillant à l’instinct, sans recherche d’un résultat, dans une sorte d’ « animalité », adultes et danseurs partagent avec le bébé un rapport au temps, à l’espace et au corps totalement inédit.(voir entretien)
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Comment tisser des liens entre art, culture et enfance ?
Projet de médiation en danger, heureux, utopique, en devenir, cinq artistes sont venus témoigner de la difficulté ou du bonheur de concrétiser leur volonté de dresser des passerelles entre art, vie et enfance.
Le SOS de Jeanne Pigeon face à la montée de l’individualisme et du conservatisme à Bruxelles.
En 1995, à Bruxelles, Jeanne Pigeon a fondé avec son compagnon Roger Deldime, chercheur et enseignant, le théâtre « La montagne magique », en hommage au roman « improbable et difficile » de Thomas Mann. Sa vocation est d’être, en partenariat avec les enseignants, un lieu médiateur entre les œuvres et les publics. Avec humilité et exigence, sans ingérence politique et dans une évolution permanente, ce théâtre cherche à offrir aux milieux les plus défavorisés un « ailleurs qui crée une poétisation de l’existence ». « Nous travaillons », dit Jeanne Pigeon, « sur ce qui n’est plus là , le silence, la fragilité, l’esthétique du dépouillement. Les spectacles que nous programmons laissent la place au spectateur pour qu’il se fasse un chemin. » Depuis 15 ans, parallèlement à la diffusion, « La Montagne Magique » développe un vaste projet de médiation qui repose sur une relation de proximité et de confiance avec les enseignants. Au cours des ateliers avec les enfants, l’art trouve des prolongements possibles avec la vie. Malgré tous ses efforts, le petit noyau du théâtre (5 personnes seulement) butte aujourd’hui face à un basculement sociétal qui tend à replier les individus chacun dans leur sphère. Jeanne Pigeon lance un SOS « Je me sens seule contre un énorme Goliath. A Bruxelles, ville multiculturelle difficile, les liens se délitent entre crèches, familles et cultes dans une logique conservatrice. Nous arrivons à un point limite qui ne se résoudra que par la prise de conscience de la nécessité d’être ensemble. » (voir entretien/vidéo avec Jeanne Pigeon)
Expérience de la Mirabilia, lieu éphémère et utopique créé par Vincent Vergone à Stains
Pendant deux ans, le plasticien et metteur en scène Vincent Vergone a été le créateur et l’hôte de la Mirabilia, « chambre des merveilles », espace d’accueil ouvert tous les jeudis aux adultes et aux enfants. En toute liberté, chacun pouvait s’approprier ce lieu de vie aménagé avec exigence dans la tradition des arts populaires. « Face à l’érosion de notre culture, au sens large, de celle qui nous constitue en tant qu’être humain », dit Vincent Vergone, « la Mirabilia était une sorte de jardin en mouvement où des groupes sociaux hérérogènes pouvaient se reconnaître autour d’une mémoire commune. » Aujourd’hui , ce projet fermé à Stains se poursuit, dans la même philosophie à Dieppe et est en projet à Sevran. (voir entretien avec Vincent Vergone)
« Rêves de Pierre », création de Florence Goguel avec, par et pour les tout-petits, en résidence en crèches à Epinay-sur-Seine et Villiers-le-Bel
Pour satisfaire un désir de mieux connaître la réalité des crèches, Florence Goguel a créé, sur une année, « Rêves de pierre » en s’immergeant successivement dans deux crèches. Sceptique au départ, le personnel des structures a adhéré au projet face à l’engouement des enfants. « On s’est décoincé, on a fait des choses qu’on ne pouvait pas imaginer ! ». A travers un travail corporel, en lien avec des matériaux primitifs et naturels, enfants, parents et professionnels ont contribué, dans un échange et un sens partagés, au processus créatif de l’artiste. A l’issue de cette expérience réussie, d’autres parcours dans d’autres crèches sont en projet. (voir entretien avec Florence Goguel)
Projet de création qui dresse des passerelles entre adolescents et tout-petits
Laurent Dupont s’interroge aujourd’hui sur les similitudes entre deux seuils de la vie, celui de la petite enfance et celui de l’adolescence, marqués tous deux par une profonde transformation du corps, de la parole et du rapport au monde. A travers une série d’ateliers/performances qui vont être menés avec des adolescents, il cherche à mettre en évidence des correspondances entre la construction des identités entre ces deux âges de la vie. Avec son équipe artistique, composée d’un plasticien, d’un créateur sonore et de deux danseurs, il poursuit un travail dont la dimension est tout à la fois sociale, sensible et constructive. (voir entretien Laurent Dupont)
Avant-projet initié par Agnès Desfosses, laboratoire artistique interculturelle en lien avec enfants, parents et éducateurs
Il y a deux ans, dans le cadre des Rencontres, un vaste laboratoire de recherche a été initié pour accéder à une meilleure connaissance sensible entre culture, art et éducation. Dans des crèches ou des écoles maternelles étrangères à leur pays d’origine, des artistes (Carlos Laredo, metteur en scène espagnol de La Casa Incierta, Päivi Aura, chorégraphe finlandaise de la compagnie Dance Theater Auraco, Lucette Salibur auteure et conteuse martiniquaise du Théâtre du Flamboyant, des artistes du théâtre ARMES de Chemnitz dirigé par Liane Günther, et Agnès Desfosses, metteure en scène et photographe de la compagnie Acta) vont mener des ateliers avec éducateurs, parents et enfants ou enfants seuls. Une douzaine de résidences sont ainsi prévues, dont deux ont été déjà effectuées, Heda Bayer a passé une semaine dans une école maternelle de Villiers-le-Bel, tandis qu’Agnès Desfosses s’est immergée pendant quelques jours dans deux kindergarten à Chemnitz, en Allemagne. Sans connaître le résultat de cette aventure, les artistes s’engagent à se rencontrer régulièrement pour échanger leurs expériences et nourrir un projet en construction.
Bilan et perspectives d’un parcours militant qui compte aujourd’hui huit années d’expérience initiées par Agnès Desfosses, fondatrice d’ACTA.
« Des fondations solides et communes ont été posées », dit Agnès Desfosses, « avec peu de moyens et énormément de travail. Les collectivités locales ont renouvelé leur aide financière, est-ce que c’est parce que je suis encore là  ? Le travail de création, de médiation et de diffusion mis en place dans le département, mais aussi à l’échelle nationale et européenne est un référent qui peut permettre aux nouvelles générations d’artistes, de professionnels de la petite enfance et de parents de poursuivre, sans se répéter, une recherche d’altérité sensible dans un monde en incessant mouvement. Le Forum a témoigné de cette dynamique commune qui ne peut perdurer que dans l’écoute et le partage. De fil en aiguille, grâce aux festivals et aux rencontres, le réseau se renforce. »
Veiller à ne pas céder à un discours frileux, entretenir un regard critique constructif
« L’art peut transformer. « Les premières rencontres » cherchent à stimuler l’imaginaire et la pensée. Quand j’établis les propositions de programmation, je lutte contre les formes rassurantes qui véhiculent des idées ou des thèmes communs. Selon les vœux du Conseil général du Val d'Oise, un spectacle tous les deux ans bénéficie d’une aide à la création pour mieux encourager les démarches expérimentales. Dans le climat de confiance dans lequel nous travaillons, les villes du département choisissent parmi les œuvres proposées celles qui feront parties de leur programmation. Certaines œuvres non programmées en 2010 pourraient être proposées à nouveau dans la prochaine édition du festival. L’essentiel est de réussir à rendre compte, avec un regard critique bienveillant et constructif, de l’inventivité du champ créatif à destination des tout petits. D'autres courants artistiques plus normatifs développés dans plusieurs programmations et festivals, ne relèvent pas de notre famille de pensée. Nous sommes une alternative nécessaire. Je suis heureuse des paroles et des projets qui ont été présentés au cours du Forum, chacune des interventions a permis de poser des questions centrales : comment la petite enfance continue de questionner les artistes ? Quelle est la place de chacun dans la société ? Comment inventer encore et toujours dans une écoute commune ? Chacun continue d’avancer dans une même continuité et un même esprit d’ouverture à l’autre ».
Synthèse rédigée par Dominique Duthuit |