Entretiens


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Florence Goguel est musicienne et compositrice, s’intéressant tout particulièrement au lien entre voix, geste instrumental et mouvement corporel. Passionnée par la découverte de nouveaux instruments, sa recherche tend vers un métissage des musiques traditionnelles, populaires et lyriques, privilégiant l’espace de liberté offert par l’improvisation. Elle crée et interprète ses spectacles au sein de la Compagnie du Porte-Voix, dans la recherche d’un langage pluridisciplinaire, pour un théâtre d’images, de corps et de sons. Dans le cadre des « Premières Rencontres 2010», elle a présenté « Rêves de Pierre », en solo, spectacle qui a bénéficié d’une aide à la création par le Conseil Général du Val d’Oise et du soutien du Conseil Général de la Seine Saint-Denis, et qui a été conçu en résidence dans des crèches d’Epinay-sur-Seine et de Villiers-le-Bel.

« Comment dresser un pont entre deux mondes, le palpable et l’impalpable»

En quoi « Les rencontres » et la compagnie ACTA ont été moteur dans votre parcours artistique ?

Mon compagnonnage avec Agnès Desfosses date de l’époque où j’étais programmatrice à la Cité de la Musique. J’avais été frappée par la qualité et l’originalité de sa démarche artistique auprès de la petite enfance. Après avoir fondé en 1998 avec Hestia Tristani, la compagnie du Porte-Voix, Agnès est devenue une interlocutrice complice de notre recherche théâtrale. Gong ! avait été accueilli lors du festival Premières Rencontres de 2006. Au moment où nous avons décidé Hestia et moi de créer chacune une petite forme, Agnès Desfosses m’a proposé d’accueillir mon projet, qui comprenait une immersion pendant plusieurs mois en crèche. Je connaissais le milieu de la petite enfance, j’avais animé des ateliers de sensibilisation et de formation autour de nos spectacles, et j’avais surtout créé et joué pour ce public avec Hestia (A l’eau de Rose, Gong !, Passage), mais jamais encore je n’avais confronté mon processus créatif avec les bébés et les adultes qui les accompagnent. Cette expérience, soutenue par la confiance et les conseils d’Agnès, m’a permis de mieux connaître la réalité des crèches, dans leur organisation de l’espace et du temps, et d’appréhender les subtilités des âges de la petite enfance, dans le contexte particulier de la collectivité.

Comment avez-vous trouvé votre place auprès des enfants et des adultes dans les crèches ?

A la crèche Pierrot et Colombine de Villiers le Bel, lorsque j’ai présenté mon projet autour des « pierres de rêve », j’ai senti un certain embarras face au sujet de mon travail. Puis, à travers des ateliers hebdomadaires d’improvisation, j’ai introduit dans le quotidien un autre rapport à la musique, au corps, à la matière. Ma place s’est peu à peu dessinée, en prenant simplement le temps d’être là, présente et disponible. Tout en ayant une trame très précise, aucune séance n’obéissait à quelque chose de systématique. J’amenais mon bagage en restant très ouverte à ce qui pouvait se présenter. Dans le dialogue, avec tous les outils proposés, textes, jeux corporels et instruments, nous nous sommes nourris les uns les autres, enfants et adultes, de nos imaginaires, de notre poésie et de notre humour respectifs. La confrontation de mon travail artistique aux réalités de l’enfance et du personnel encadrant m’a aidée à incarner ma pensée artistique. En quelque sorte, je dressais un pont entre deux mondes, le palpable et l’impalpable, la matière et la pensée.

Comment cette expérience va-t-elle se prolonger ?

A Villiers-le-Bel, la présentation du spectacle « Rêves de Pierre » a été l’aboutissement du projet. Après un temps de défiance, les professionnelles des crèches ont été conquises par la richesse de cette expérience. Elles se sont libérées et se sont approprié la démarche artistique. Elles désirent aujourd’hui, dans un élan de découverte, accueillir de nouvelles propositions d’artistes. A Epinay-sur-Seine, des ateliers avec les enfants et les adultes vont se poursuivre jusqu’à la représentation du spectacle à la Maison du théâtre et de la danse en novembre prochain. Grâce à une écoute et une confiance partagée, une mise en marche a été déclenchée, le champ des possibles est ouvert. De mon côté, j’éprouve le besoin de réitérer cette démarche dans un prochain projet de création, sans doute avec des enfants d’école maternelle, avec qui j’aimerais m’interroger sur « le temps qui passe et le temps qu’il fait ». Cette nouvelle aventure se tissera dans la continuité de cette expérience, en lien continu entre enfants, adultes et artistes.

Propos recueillis par Dominique Duthuit

 
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Propos recueillis par Dominique Duthuit

Carlos Laredo s’est ouvert au théâtre depuis 1987 et plus particulièrement au théâtre jeune public. Il a pratiqué plusieurs métiers dans la création artistique et la diffusion. Avec sa compagnie La Casa Incierta , il a écrit et dirigé 9 pièces pour la petite enfance qui ont été diffusées en Europe, en Russie et au Brésil. Il anime en permanence des ateliers pour les éducateurs de crèches et des artistes intéressés par la création pour la petite enfance, aussi bien à Madrid qu’ à Sao Paulo, et quelquefois en France. Dans ses créations, il y a toujours l´inquiétude et la recherche de la création d´un langage poétique. Sa compagnie La Casa Incierta réside au Teatro Fernán Gómez de Madrid, qui est devenu un Centre de Recherche pour la création des arts vivants pour les nouveaux nés. Il dirige et participe aussi à des spectacles pour le public adulte.

En tant que programmateur il a fondé et dirigé le programme permanent des Arts vivants pour les nouveaux nés « Rompiendo el Cascarón » (depuis 2005), le Festival des arts de la scène pour le jeune public, Teatralia à Madrid entre 1997 et 2005, et coordonné le réseau de Théâtres de la Région de Madrid entre 1997 et 2000. Il est cofondateur du Théâtre Triangulo à Madrid, du Festival de Théâtre Alternatif de Madrid, et programmateur de spectacles au Brésil et en Espagne.

 
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Metteur en scène d’A Fleur d’eau et des spectacles du  Praxinoscope, compagnie qu’il a fondée en 1995 sous le nom de «Compagnie Espiègle », Vincent Vergone est un précurseur de la  création de spectacles pour les tout-petits. Ses créations  théâtrales portent l’empreinte de son parcours de plasticien et se  situent souvent dans un entre-deux entre installation et spectacle vivant. Sculpteur, metteur en scène, réalisateur de courts- métrages, créateur de spectacles d’images, Vincent Vergone est un artiste aux moyens d’expression multiples. L’unité de son œuvre  se révèle dans l’intérêt qu’il porte de manière générale à l’image, qu’elle soit plane ou en volume, fixe ou animée.

A la recherche d’une «culture naturelle »

Depuis plus de 15 ans, vous créez pour les enfants des paysages qui les ouvrent à tous les arts populaires ou savants.  Comment évolue votre travail ?

Je suis d’abord un sculpteur, qui travaille autour de la lumière et des visages. Quand on sculpte, arrive toujours le moment où on se pose la question du stockage des œuvres, de ce qu’on désire en faire. Je me suis très vite rendu compte que ma place n’est pas dans les galeries, mais dans la vie, avec les gens, là où il y a un vrai besoin de culture.

Quand j’ai commencé, il n’y avait rien pour les très jeunes  enfants, on disait même qu’en dessous de trois ans l’art était mauvais pour leur santé mentale : nous avions tout à inventer, ce champ artistique était en friche. Je leur ai présenté et je leur présente toujours des spectacles de poésie. Pour moi l’art n’est pas un loisir, il répond à la nécessité d’une relation intime et profonde  entre des êtres humains.

Aujourd’hui, j’arrive à une période charnière dans mon processus créatif. Jusqu’à présent,  mes images (ombres, dispositifs  de projection, plaques de lanterne magique) prenaient vie au cours de la représentation, maintenant, je les travaille en amont, je fabrique des appareils pour réaliser mes films en pellicules grattées, je collabore avec un monteur, en mêlant des techniques de projection artisanales à des outils numériques. Mes projets sont de plus en plus atypiques, comme la Mirabilia, ou mon dernier spectacle « Rivages d’outre-monde », créé avec d’autres artistes, ce sont de nouvelles ouvertures.

Faîtes-vous partie d’une famille d’artistes qui obéit à un même mouvement de pensée ?

Tout artiste par définition a une responsabilité citoyenne. Il doit sans cesse se réinventer pour prendre en charge la question du renouvellement de la culture. Nous traversons aujourd’hui un basculement culturel dû à une révolution technologique sans précédent qui modifie notre rapport au monde. Comme le rappelle Lévi Strauss, nous avons hérité de valeurs, de modes de vie et de pensée, qui nous viennent de la révolution du néolithique mais ne correspondent plus au monde d’aujourd’hui.

Comment aborder cette  crise de la culture? Pour reprendre ce que dit Gilles Clément, botaniste, entomologue et écrivain, il nous appartient d’être « les jardiniers du monde », c’est à dire chercher une relation symbiotique avec la nature, plutôt que de persister aveuglément dans une civilisation qui court à sa perte. Je  suis confiant, il y a de plus en plus de jeunes lucides et très  engagés. D’un point de vue artistique, je vois émerger  une génération d’artistes novateurs comme Benoît Sicat ou la compagnie Skappa qui travaillent sur ces questions de fond : comment  creuser notre lien au vivant, et dès lors quelle nouvelle culture inventer?

Quelle culture désirez-vous offrir aux tout-petits ?

Le fait de travailler avec les tout-petits nous met face à ce dilemme : la culture doit elle servir à domestiquer les enfants, les faire rentrer dans le moule, ou bien ne nous appartient-il pas de cultiver en eux ce qui est sauvage, libre, insaisissable ? Cela implique que nous changions radicalement notre manière de nous considérer en tant qu’êtres humains, il nous faut comprendre que la culture est une émanation de notre nature humaine, accepter que nous appartenons à la nature et non l’inverse. La question est donc de cesser de lutter « à contre-nature » mais de chercher enfin une connivence. Pour nous les artistes il s’agit de travailler à une culture qui soit en accord avec notre nature et celle du monde : une culture naturelle.

Propos recueillis par Dominique Duthuit

 
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Chorégraphe finlandaise, à la fois danseuse, directrice artistique et professeur, Päivi Aura a acquis une large expérience dans les différents domaines de la danse et des arts proches de cette discipline, après des études de danse au Theatre Academy. En 1998, elle crée des spectacles de danse à destination des enfants et des seniors, et développe avec ces publics et en lien avec les professionnels qui les accompagnent, des projets et des activités artistiques et culturelles.

Päivi Aura est l’une des pionnières en Finlande à dédier son travail aux tout-petits. Après plusieurs années en free lance, elle fonde en 2006 la compagnie Dance Theatre Auraco, dont elle assure la direction artistique.

« Etre juste là en silence dans une écoute partagée avec les bébés »

Au cours de vos séances chorégraphiques improvisées avec les bébés, quelle est la place de l’adulte ?

Lorsque j’improvise avec les enfants, il n’y a pas de hiérarchie entre eux et moi, nous sommes sur un même plan d’égalité, c’est une situation qui existe rarement. Bien entendu, je possède une expérience corporelle et spirituelle, mais je cherche à y renoncer pour tenter d’être juste là dans une écoute partagée et ouverte avec les enfants. Parfois, je suis une observatrice, parfois peut-être un guide, mais je ne suis jamais l’adulte qui sait et qui façonne. Les enfants sont très habiles, nous partageons une même règle du jeu qui m’interdit de prendre la main et de tricher.

Qu’est-ce que les enfants vous apprennent ?

Ils m’enseignent surtout la patience et le courage d’attendre. La tâche peut-être la plus difficile est d'être sous leur regard, de ne pas précipiter une solution, de donner à l’enfant la possibilité de décider, lorsque le moment est venu d’agir. J’apprends à faire face en permanence à mes propres limites. Nous autres adultes, nous projetons sans cesse l’instant futur alors que l’enfant a une capacité de vivre avec beaucoup d’intensité le présent. C’est un apprentissage passionnant.

Est-ce que votre travail avec les enfants est "révolutionnaire" en Finlande ?

Je ne sais pas si mon travail est révolutionnaire mais il est exceptionnel et très novateur pour le grand public. Je me suis engagée en toute conscience dans une démarche artistique qui, dans le silence, appréhende un rapport au temps, à soi et à l’autre différent.

Vous faîtes partie du projet initié par Agnès Desfosses, qui est un laboratoire artistique interculturelle. Quelle sera la nature de votre travail ?

En Finlande, nous allons lancer un projet à la fois chorégraphique et plastique dans deux jardins d'enfants de deux villes très différentes. Nous allons travailler avec deux groupes d'enfants âgés de 1 à 4 ans, en impliquant les professionnels de la petite enfance et les parents. Ma démarche reste la même, elle explore les thèmes du silence, du temps, de l’être et du partage. Je suis très curieuse de voir comment cette même expérience sera vécue ensuite à l’étranger, dans des cultures différentes.

Propos recueillis par Dominque Duthuit

 
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Comédien et metteur en scène, Laurent Dupont étudie les Lettres à la Sorbonne, la danse auprès de Dominique Dupuis et le chant avec Iva Barthélémy à Paris. En 1980, il fonde la compagnie de théâtre musical TAMteatromusica à Padova (Italie) et privilégie dans son écriture scénique les recherches visuelles et sonores autour de la voix.

En 92, il présentait « Archipel », dans le cadre de « Ricochets » première biennale d’arts vivants destinée aux enfants de 0 à 6 ans, était présent avec « Al di la » à la première édition des « Premières rencontres ». « Plis/sons », « Le banquet de la mandibule », « Pierre au bois de terre » et « Moi seul », présentée dans le cadre de cette quatrième édition des « Premières Rencontres », comptent parmi ses créations les plus récentes.

« Offrir des moyens pour reconstituer un tissu social fragmenté »

Comment nourrissez-vous votre inspiration pour mieux vous réinventer sans cesse ?

Je rebondis d’une création à l’autre, par exemple « Moi seul » qui questionne l’identité culturelle et sociale suivant les contextes a été conçue avec les « grands frères » des tout jeunes spectateurs. Mon regard s’est déplacé du petit vers l’adolescent que je désire rencontrer aujourd’hui d’une autre manière. Ma spécificité, s’il en est une, est d’entrer en collaboration avec des compagnies et des disciplines différentes. Les thématiques proposées sont autant de stimulants qui alimentent ma recherche. Pendant les tournées, les idées murissent par intuition, je leur laisse le temps, je les pose, je peux attendre longtemps avant de les mettre en œuvre.

Comment tisser un lien entre tout-petits et adolescents ?

Je suis actuellement en laboratoire. Je cherche à mettre en miroir ces deux seuils de la vie, qui sont sujets à transformations du corps, de la parole, du rapport au monde. Mon travail, pour le moment, consiste à proposer aux adolescents des performances qui les obligent à réagir avec leur propre langage corporel, verbal et graphique. Deux œuvres fondatrices soutiennent cette exploration, celle du « Minotaure » de Dürrenmatt et « Antigone » de Sophocle. La première questionne le corps/animal, la deuxième le corps social. Ces deux questions sont au cœur de la construction des tout-petits et des adolescents. Comment chacun y répond-il ? Par d’incessants aller/retour entre ces deux âges de la vie, je cherche à mettre en évidence des correspondances. Qu’est-ce qu’il va ressortir de tout ça, je ne sais pas encore. Nous y travaillons avec mon équipe artistique, qui est composée d’un plasticien, d’un créateur sonore et de deux danseurs, un homme et une femme.

Quel est votre engagement social ?

Le tissu social est fragmenté, nous pouvons contribuer à travers nos actions culturelles à reconstituer des liens. Les populations avec qui nous travaillons sont en perpétuelle transformation. Il leur est impossible de répondre à la pression sociétale qui les oblige à devenir. Comment devenir quand on n’a pas encore compris ce qu’on est. Notre rôle est d’offrir le moyen de se retrouver à travers des modes de communication sensible, qui ouvrent une soupape à une « cocotte-minute » prête à imploser.

Propos recueillis par Dominique Duthuit

 
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